|
|
|


Un esprit comme de l'eau
Entretien avec Vernon Kitabu Turner
[page précédente]
WIE:Après votre expérience d'éveil, avez-vous continué à pratiquer des formes spirituelles ?
KT:Oui, mais lorsque l'Eveil survient, la forme disparaît ; cela devient sans forme. Même si ce qu'on fait est une forme, on ne s'y accroche pas, et c'est la différence. Il n'y a que continuellement des variations infinies sur le même thème quand on en vient à maîtriser le principe - c'est la voie de l'esprit. Il peut y avoir un principe particulier ici, puisque le corps ne peut se mouvoir que de certaines façons ; mais à partir du moment où l'on maîtrise ce principe, c'est comme de l'eau qui coule, et l'on ne cherche pas à interpréter, on ne fait que suivre.
WIE:Avant d'avoir cette expérience en shikan-taza, vous perceviez-vous déjà comme quelqu'un qui était parvenu à être "maître de soi" ?
KT:Je n'ai jamais pensé à moi en ces termes. En fait, ce n'est que lorsque j'ai rencontré le Roshi qu'en sa présence, je me suis vu. Je le dis dans un sens littéral. Pour la première fois, j'ai fait l'expérience de moi-même, parce que son être était comme mon être. Pour cette raison, c'était comme une communication à double sens, sans qu'aucun mot ne soit prononcé. C'est de cette façon que je suis devenu, en un certain sens, défini. Lorsque je vivais en solitaire, il n'y avait personne comme moi, et je n'avais aucun moyen de savoir qui j'étais. Mais quand j'ai vu Nomura Roshi assis là dans le parc, j'ai pu sentir notre lien, et toutes mes questions ont trouvé réponse sans qu'aucune question ne soit posée. C'est alors que j'ai compris que je fonctionnais sur un plan différent du plan ordinaire sur lequel fonctionnaient mes amis et associés, et ce fut mon salut, car ma raison d'être devenait claire. Jusqu'alors, il n'y avait personne pour me donner ne serait-ce qu'un indice de qui j'étais, ou de ce que je faisais. Pendant toutes ces années où je pratiquais la méditation, j'étais en position de shikan-taza, sans même jamais savoir qu'un tel mot existait.
WIE:A la lumière de cette découverte que vous venez de décrire, j'aimerais en venir à une distinction précise entre les deux sortes d'états dont nous avons parlé. Un individu qui a atteint un degré inhabituel de maîtrise de soi - on pourrait prendre l'exemple d'Anthony Robins, entraîneur aux performances de pointe - fera preuve, semble-t-il, de certaines qualités : charisme, assurance, positivité, créativité, et une sorte de liberté dynamique. Il ne semble pas avoir les mêmes limites que la plupart des gens. Mais toutes ces qualités semblent provenir de la découverte - pour utiliser les mots de Robbins - de son " pouvoir personnel ": l'individu a développé une conviction très profonde, qui peut s'exprimer comme " Je peux ". Les personnes éveillées semblent souvent faire montre de qualités similaires, mais leur source, semblez-vous dire, se tient en un lieu différent - dans la découverte même de l'être, dans le "Je suis".
KT:Ou le "Non Je ".
WIE:C'est vrai. "Non Je".
KT:Bon, là encore vous parlez d'une différence d'objectif. Ceux qui remplissent la fonction d'enseignant spirituel viendront du "Non Je", bien sûr, parce qu'ils parlent à partir de la source fondamentale. Mais le lieu à partir duquel Anthony Robbins parle est le point de réception - "J'ai cela. J'en fais usage." Et c'est cela qu'il manifeste. S'il y avait de la musique, mais personne pour se croire capable de la jouer, nous n'aurions pas de musique : bien que la musique puisse théoriquement exister, il n'y aurait personne d'assez confiant pour se mettre à un instrument. Donc, quand quelqu'un veut faire quelque chose ou atteindre quelque chose, mais manque d'assurance, il se précipite chez Anthony Robbins, qui lui dit : "Vous pouvez réaliser n'importe quoi. Si vous y croyez, vous pouvez y arriver. Qui est votre modèle ? À l'image de qui voudriez-vous être ?" Il montre aux gens comment se concentrer sur l'objectif de manière à dépasser leurs doutes et parvenir à exprimer quelque chose.
C'est autre chose que de faire face à l'humanité dans sa plénitude, que d'essayer de soigner l'âme de l'humanité, parce que si vous êtes honnêtement préoccupé de l'humanité dans sa nature fondamentale, ce n'est pas vous en tant qu'individu qui avez l'autorité nécessaire pour en parler; vous devez devenir le vaisseau par lequel cela peut être transmis. C'est pourquoi il y a ce concept de "Non Je", ou "neti neti" (ni ceci, ni cela), ou "Je ne suis qu'un instrument". Parce que c'est vraiment ça : vous ne savez pas ces choses, mais la connaissance passe à travers vous. D'une façon similaire, quand Sant Keshavadas m'a tenu dans ses bras, il n'y avait pas de lien entre moi et lui mais un lien à travers lui. C'était comme si Dieu le Père me tenait dans ses bras, utilisant le corps de Sant Keshavadas pour me permettre d'être embrassé par ce même esprit que j'écoutais depuis que j'étais tout bébé. Et maintenant, je fais la même chose. Lorsque j'ouvre mes bras à quelqu'un, je n'ouvre pas mes bras pour qu'il puisse être serré par Kitabu, j'ouvre mes bras afin que Dieu puisse le tenir à travers mon corps - afin qu'il puisse Le sentir, et non moi. De cette façon, Sant Keshavadas est devenu le lien qui me manquait pour le reste du voyage, ce lien qui nous relie au Plus Haut. Grâce à ce lien, quoi qu'il arrive ici-bas, quelle que soit la violence de la bataille au niveau du corps, cela n'a pas d'importance. On est relié, et on a un travail à faire, et l'on comprend que la tâche à accomplir ne peut être accomplie que par quelqu'un qui est disposé à être l'instrument de Dieu en ce monde. Vous êtes ce que le Bouddha appelait le "terrain intermédiaire", précisément ce point entre terre et ciel où vous êtes à la fois les deux et ni l'un ni l'autre. Et c'est de cette façon que vous pouvez aider les gens : vous pouvez vous identifier à leur douleur et souffrance parce que vous-même éprouvez douleur et souffrance... et pourtant, vous ne l'éprouvez pas vraiment. Il y a ce sentiment d'avoir toujours été, de faire l'expérience de ce que l'on appelle "le présent" à partir d'un point d'éternité, et de ressentir que, si nous les humains sommes faits à l'image du Créateur - et nous le sommes -, alors nous sommes véritablement des reflets de cette éternité. Nous nous laissons peut-être encombrer par l'impermanent, mais lorsque nous nettoyons le miroir et le tournons vers l'éternel, nous prenons conscience que, tout en évoluant dans ces coquilles physiques, nous ne sommes pas liés à elles.
WIE:Dans votre perspective, est-il possible que ces deux orientations fondamentalement différentes à l'égard de la vie, "Je peux" et "Je suis", coexistent chez le même individu ?
KT:Eh bien, elles coexistent en permanence. Par exemple, certains des plus grands maîtres spirituels écrivent des livres, et lorsqu'ils s'assoient pour écrire ces livres, ils ont confiance en leur capacité de traduire leur expérience en une œuvre publiable que les gens pourront lire, comprendre et aimer. Ainsi, l'expérience les traverse - en tant que canal -, mais en même temps, si elle n'est pas réellement vécue, elle n'a pas de base réelle ; ce ne sont que des mots. C'est quand ils peuvent dire "J'ai eu cette expérience, je sais.", que nous voyons qu'il est possible pour un individu de faire l'expérience de l'universel. Et en écoutant ces gens parler de leur transformation, nous commençons à le vivre en nous-même. Cela devient réel. Ce n'est plus quelque chose au-delà du cosmos qui se produirait d'une façon totalement déconnectée de toute personne en particulier.
WIE:Je comprends. Mais je parlais plus en termes d'orientation fondamentale de l'individu, ou d'identité, son point de départ pour ainsi dire. Est-ce "ma capacité à faire quelque chose," autrement dit, "je peux", ou est-ce la reconnaissance qu' "avant tout ce que je fais ou dis, j'existe - Je suis " ? Il est clair, d'après ce que vous venez de dire, que ces deux orientations coexistent sur le plan pratique, mais une bonne part de vos propos semble aussi suggérer qu'à un niveau fondamental on doive à un moment donné choisir entre les deux. Ceci non pas pour dire que l'action serait bannie du répertoire, mais que là où l'on se tient - là où l'on situe l'essence de son être - est quelque chose qui doit être défini, car ce que sera l'expression fondamentale de notre vie en dépend. Est-ce que ce type de décision correspond à votre expérience ?
KT:Oui, dans le sens où, dès que l'on découvre ne serait-ce qu'un indice de ce qu'est l'Eveil, on laisse tout tomber pour cela. Parce que tout ce qui n'est pas l'Eveil disparaît en permanence. En ce moment précis, il n'y a pratiquement pas de sol sous nos pieds, et le peu de sol qui est là disparaît pendant que nous parlons. Les gens croient qu'ils sont réveillés quand ils marchent dans la rue, mais en fait ils sommeillent, là aussi. L'Eveil, c'est quand on voit à travers tout - à travers le rêve quand on dort, et aussi à travers le rêve quand on est « réveillé ». Alors, nous comprenons que le point de vue que nous avons sur nous-même est fondé sur une conception fausse - qu'en percevant notre expérience personnelle comme étant la réalité ultime, alors qu'elle ne l'est pas, nous n'abordons pas la vie comme nous le devrions. Voilà pourquoi nous avons besoin de l'Eveil pour nous remettre d'aplomb.
Bien sûr, je ne dis pas que ni vous ni moi n'existons, ou que votre expérience n'a aucune réalité. Ce ne sont pas les molécules ou les atomes qui vont disparaître, mais l'illusion de votre esprit. Les molécules et les atomes resteront aussi durs ou mous, aussi lumineux ou sombres qu'ils l'ont toujours été. Mais votre façon de les voir sera différente.
WIE:Parlons un instant de la soumission au sens spirituel traditionnel, le lâcher prise, c'est-à-dire le fait de renoncer à contrôler les choses. La maîtrise de soi, au contraire, pour la plupart des gens, c'est chercher à contrôler tout parfaitement - encore plus dans les arts martiaux, où la victoire implique clairement l'affirmation de notre volonté propre sur celle de l'adversaire. Quel est le rôle de la soumission dans une pratique qui semble être orientée presque inévitablement vers la démonstration visible de la maîtrise et du contrôle ?
KT:Dans l'état de lâcher prise, on n'attaque pas, mais on ne se défend pas non plus, parce que l'action n'a pas lieu à partir de notre conscience. À notre échelle, nous pourrions voir un assassin en quelqu'un qui ne fait qu'obéir au Seigneur, mais à un niveau plus élevé, où tout l'ensemble se joue, nous sommes parfois les instruments. Et quand on est l'instrument du Seigneur, on ne frappe pas. Non qu'on se contente de dire qu'on ne frappe pas : on ne le fait vraiment pas. On ne bouge pas, alors que notre corps bouge et qu'il se passe effectivement quelque chose. Ainsi, lorsque les gens nous disent "C'était formidable ; c'était un mouvement fantastique", nous disons "Oui, mais je ne peux pas m'en attribuer le mérite. Ce n'était pas moi."
WIE:Est-ce que quelqu'un pourrait être un instrument du mal et considéré comme soumis ?
KT:Oui, dans ce sens que, si une personne est un instrument du mal, alors elle s'est soumise au mal. En ce qui concerne la maîtrise d'un art particulier, ou d'un talent mis entièrement sous le contrôle de l'ego, je suppose que c'est possible. Mais s'il s'agit de maîtrise sur le plan spirituel, ce serait une contradiction dans les termes, d'une certaine façon, parce que la maîtrise spirituelle fait de nous un instrument du Divin, et il ne serait pas possible d'en faire un usage dont Dieu ne voudrait pas. Votre maîtrise prend la forme d'un serviteur - qui tend la main vers les gens, qui aime les gens, qui essaye d'aider à leur transformation ; il travaille avec eux, pas contre eux, et il ne ferait jamais de tort à qui que ce soit car il ne fait aucune distinction entre lui et les autres, quand bien même ceux-là seraient mauvais. Tout est soi parce que tout est Un. Si vous tentiez de faire du mal à quelqu'un, cela vous ferait souffrir autant que lui, parce que vous ressentirez sa souffrance, et vous ne voudriez pas qu'il souffre. Votre maîtrise devrait alors vous être retirée parce que vous préfèreriez vous voir anéantir que de faire du mal à autrui.
WIE:Est-ce là ce qu'on appelle "l'éthique du guerrier" ?
KT:Oui. En Bushido, le mot "bu" signifie cesser de lutter, et cela veut dire qu'il n'y a personne contre qui lutter. Bon, tous les guerriers n'embrassent pas cet idéal à son niveau le plus élevé, mais au niveau le plus élevé, on dit que le véritable maître du sabre ne porte aucun sabre. Ce n'est pas nécessaire parce qu'il est l'arme. Son arme est sa retenue, son immobilité. Son Eveil est vraiment quelque chose qui n'est pas de ce niveau-ci du tout, et, pour cette raison, ce n'est pas quelque chose que les gens peuvent facilement reconnaître. Les gens peuvent reconnaître la maîtrise, parce que la maîtrise se manifeste sur le plan physique, mais les gens en général ne se frayent pas un chemin jusqu'au pas de la porte d'une personne éveillée, à moins d'être eux-mêmes dans une recherche spirituelle. Il y a des personnes éveillées dans le monde aujourd'hui, mais pour la plupart il n'y a pas d'autoroute qui arrive jusqu'à leur porte parce que la majorité des gens sont à la recherche des choses de ce monde-ci, et lorsqu'ils voient quelqu'un qui semble savoir comment se procurer ces choses, ils sont très intéressés. Mais un être éveillé n'est vraiment pas très intéressé par ce monde-ci, et, en un sens, il éloigne les gens de ce monde plutôt que de les pousser dedans. Voyez-vous, aussi longtemps que vous voulez être à la fois dans ce monde et de ce monde, vous ne pouvez pas vraiment connaître l'Eveil, parce que les exigences sont très différentes. Dans la maîtrise, vous devez concentrer votre corps et votre esprit, alors que dans l'Eveil vous devez les lâcher tous deux.
Le « lâcher prise » dont nous parlons ici est un renoncement à tous ces concepts pré-établis, ces limitations qui sclérosent notre esprit en un circuit répétitif et nous empêchent de nous percevoir de façon holistique. Lorsque les gens entendent parler de "soumission", ils disent parfois "Oh, mais si je fais ça, je n'aurai plus mon esprit à moi !" Eh bien, c'est quand on ne possède pas d'esprit que l'esprit est juste. Ce n'est pas l'esprit qui disparaît, mais les idées préconçues, l'esprit qui définit ; il n'y a rien, là, pour savoir ce qu'est l'esprit. L'esprit opère toujours, cependant. L'esprit fonctionne. Simplement, l'esprit qui fonctionne ne s'impose plus à lui-même. Alors, si vous faites quelque chose d'extraordinaire et qu'on vous demande "Comment avez-vous fait cela ?", vous direz "Comment j'ai fait quoi ? Qu'est-ce que j'ai fait ?" On vous demandera de vous expliquer, mais vous saurez que vous seriez alors en train de créer une autre sorte de monstre : vous utiliseriez vos facultés mentales pour « vous » fabriquer alors que vous êtes déjà vous-même sans avoir rien à faire pour cela. C'est comme un miroir réfléchissant un miroir : vous voyez un nombre infini d'images, mais il n'y en a en fait qu'une seule - et elle n'est dans aucun miroir. C'est ce que nous faisons avec notre esprit. Nous ne connaissons pas l'état véritable de notre être, parce que notre réflexion a toujours porté sur des reflets qui sont des reflets d'autres reflets. Quand on les a tous supprimés, il ne reste plus rien d'autre que le réel.
WIE:Quand avez-vous commencé à relever des défis ?
KT:Lorsque mon premier livre de poésies, Kung Fu : Le Maître, est paru en 1975, les arts martiaux commençaient à devenir très populaires, mais on les présentait toujours comme un sport violent. Et chaque fois que je participais à une émission, on me demandait, à cause du titre de mon livre : "Vous pratiquez les arts martiaux ?" Je disais "Oui". Alors l'animateur de l'émission disait : "Pouvez vous nous faire une démonstration ?" "Une démonstration ? Un poète faisant une démonstration d'arts martiaux ?" C'était leur idée ! C'est ainsi que j'ai commencé à faire de plus en plus de ce genre de démonstrations, mais pour une seule et unique raison : montrer la liberté et la puissance infinies de la voie spirituelle, de la voie zen. Alors, des voix se sont élevées dans le monde des arts martiaux : "Est-ce une plaisanterie ? Est-il un charlatan ? Est-ce pour de vrai ?" Je répondais : " Ce n'est pas moi qu'ils attaquent, c'est la vérité, alors allons-y : je relèverai n'importe quel défi, nuit et jour, vingt-quatre heures sur vingt-quatre." Et c'est ainsi qu'on a commencé à me lancer des défis !
J'ai accepté ces défis. J'ai laissé des individus qui se trouvaient à un niveau de maître me défier, m'emmener dans leurs écoles pour me tester ; j'ai accepté des défis à la télévision, je suis même allé dans les prisons. Un journal local, le Virginia Pilot, a parrainé une démonstration dans un stade public - c'était une nuit de poésie et de "défense du titre". J'y ai relevé les défis des chalengeurs de chaque école d'art martial présente, et chacun d'entre eux a été vaincu. Je me suis même laissé bander les yeux. Mais seulement pour démontrer une chose - que je n'avais cessé de leur dire :Ce n'est pas moi ! Je ne suis pas si bon ! Mais lorsque le Zen se connecte à l'esprit intérieur toute chose devient possible ! Ainsi, ce que j'essayais de leur montrer était le potentiel qui réside en nous, et non de dire que c'est moi qui suis formidable.
Pourtant, quand je marche dans la rue, les gens disent : "Tu vois ce type-là ? C'est le gars le plus dangereux d'Hampton Roads." Et je dis : "Non, ne dites pas cela. Je vous en prie, ne dites pas que je suis dangereux. Je ne suis pas dangereux." Un tas d'adepte des arts martiaux sont bien plus terrifiants - avec des techniques spéciales et tout le bataclan. Ce n'est pas ce que je représente. Je vais dans une école d'art martial, je vois quelqu'un avec toutes ces techniques sophistiquées et tout - magnifique. Je le complimente. Ensuite, je dis : "Frappe-moi, tape-moi, envoie-moi des coups de pieds." Et puis je l'envoie au tapis avec un doigt. Ils demandent : "Ça alors, comment as-tu fait ?" Je dis : "C'est maintenant que tu poses la bonne question ! Dis-moi, qu'as-tu senti quand je t'ai frappé ?" Ils disent : "Rien." Et moi : "Eh bien, si tu n'as rien senti, alors pourquoi es-tu tombé ?" "Je ne sais pas." "Pourquoi n'as-tu pas résisté ?" "Je ne pouvais pas résister" Je dis : "Eh bien, cela devrait répondre à ta question. Cela ne venait pas de mon corps physique, sinon tu aurais senti un coup." C'est ce que j'essaye de leur faire voir : "Non, cela ne vient pas de mon corps physique. Tu n'as pas fait semblant, n'est-ce pas ? Tu n'as pas cherché à me donner l'avantage ? Aurais-tu fait exprès de tomber ?" "Non !" J'ai fait voltiger des policiers pendant des démonstrations, des policiers de 150 kilos, avec un seul doigt. C'est quelque chose de réel.
Je me suis souvent demandé comment un gringalet de 45 kilos avait pu se faire une identité dans les arts martiaux. J'ai essayé de mettre ce sujet de côté, mais n'ai jamais pu le faire parce que personne ne m'en a laissé la possibilité. Et je pense que cela touche au karma de mon peuple. Sant Keshavadas m'a dit : "Votre mission est en Amérique, et particulièrement auprès des noirs américains qui pourraient gagner à entendre parler du Dharma." Vous voyez, des siècles d'esclavage sont aussi des siècles de distorsion de l'esprit, et ces circonstances spéciales sont la cause d'une perception de soi encore plus profondément faussée que chez les autres. Ce qui est arrivé de plus désastreux à l'homme noir américain a été la perte de sa virilité. Tout homme veut sentir qu'il est suffisamment fort pour prendre soin de sa famille, défendre son honneur, protéger ceux qu'il aime. S'il est appelé à la guerre, tout homme veut être un guerrier. Personne ne veut être une mauviette. Mais lorsqu'il vous a été inculqué, par des moyens psychologiques et légaux, que vous ne pouvez pas lever la main, que vous ne pouvez pas vous défendre, que vous n'avez droit à aucune sorte de pouvoir, alors, même si le sentiment naturel de la virilité reste présent, il est refoulé, et peut se transformer en haine de soi. On se déteste de ne jamais agir à partir de cette virilité, et on a peur parce qu'on se sent cerné par un pouvoir qui semble n'appartenir qu'aux autres. L'un de mes ancêtres était Nat Turner, et Nat Turner était un mystique aussi bien qu'un guerrier. Ses prières et ses méditations le préparaient au combat. Cet ancêtre m'est apparu. Je l'ai vu enchaîné, debout au milieu de flammes. Je lui ai dit : "Qu'est-ce qui ne va pas ?" Il m'a répondu : "Mon peuple m'a oublié." Et j'ai dit : "Je ne t'oublierai pas."
Donc, avant de pouvoir être un gourou, je dois d'abord être un homme. Qu'on me laisse manifester cette virilité devant d'autres hommes, pour qu'ils puissent voir cette lumière intérieure et me respecter pour cela - après, ils pourront recevoir le reste. Mais avoir un prêtre qui serait lui-même une mauviette, ce n'est pas réel ; ça ne touche pas assez profondément. "Tendre l'autre joue" ne veut rien dire si l'autre personne peut te frapper comme bon lui semble. Cette attitude n'a de sens que si on est tellement fort qu'on va être obligé de tendre l'autre joue pour permettre à l'agresseur de l'atteindre - on est celui qui autorise l'autre à frapper, vous comprenez ce que je veux dire ?
Donc, j'en suis venu à comprendre que cet aspect guerrier n'est pas ce que je désire personnellement. C'est quelque chose de nécessaire pour la guérison de l'âme afro-américaine ; c'est une part de virilité authentique. On ne peut pas séparer la virilité de la spiritualité, voyez-vous, parce que nous avons toujours eu des adversaires. Il y a des anges dans les Ecritures qui ont choisi de faire la guerre parce que, s'ils se contentaient de ne rien faire, d'autres prendraient possession des lieux. Ils doivent dire : "Non, vous n'irez pas plus loin parce que nous vous arrêterons". Alors, il y a le mauvais ange et il y a l'ange gardien, et l'ange gardien doit être plus fort que l'autre ; sinon il ne peut pas vous garder. À quoi peut servir un ange gardien si, dès que les méchants arrivent, il se fait envoyer au tapis et leur laisse le champ libre ? Il faut pouvoir être à l'abri derrière l'ange gardien ! Donc, c'est de cela que nous parlons, d'être un ange - et dans cette nature angélique se trouve la force de défendre les enfants du Divin.
|
 |

|